Miettes de mémoire

22 juin 2017

ALD

Un peu déconcerté, on me dit que je suis malade, que c’est incurable, mes résultats d’analyses le crient haut et fort, le test génétique ne se gêne pas pour le hurler sur les toits  et moi je trouve que je suis en pleine forme. Mais demain est un autre jour, je viens de recevoir l’ordonnance qui me consacre malade, enfin je vais pouvoir prendre tous ces médicaments qui me font entrer dans la cour des grands, des grands malades. Et à la mine désolée du pharmacien me remettant les précieux sésames, tout ça quand même, je comprends enfin que ça y est je suis bien devenu un patient en affection longue durée, comme ils disent, en espérant nonobstant que le durée sera bien longue et moins douloureuse que certaines additions.   

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08 juin 2017

Elle porte désormais un nom cette maladie qui m’a envoyé une semaine à l’hôpital. Je sais maintenant qu’elle m’accompagnera fidèlement tout au long du reste de ma vie. Il me faudra bien m’habituer au rituel des prises de sang, me familiariser avec les termes barbares des résultats de mes analyses, vérifier qu’untel ne monte pas trop, que tel autre ne baisse pas anormalement. En raison de mon état général, de mes antécédents personnels et familiaux, du traitement que je suis déjà, enfin que je tente de suivre, je ne commence pas par le traitement le plus lourd. Si j’en crois celle qui va vite devenir mon hématologue préférée, j’ai eu de la chance, la maladie aurait pu être révélée par un accident de santé beaucoup plus grave, des maux de tête certes d’une grande violence, mais pas de thrombose, pas d’embolie, pas d’AVC  et finalement aucune séquelle grave en dehors d’une petite lacune cérébrale de rien du tout, quand même, j’aurais été déçu de ne pas avoir une petite trace, un petit souvenir. Je peine déjà à me sentir vraiment malade, c’est vrai quoi c’est quoi cette maladie qui ne se voit pas, cette maladie que je ne peux pas exhiber au nez et la barbe des voisins compatissants, enfin surtout des voisines, il faut bien le dire, dans mon petit quartier tranquille et vieillissant  il reste peu d’hommes en vie et les gentilles veuves me cernent même si je prends l’air de celui qui ne se sent pas concerné. Mon épouse les aime bien ses gentilles voisines mais je ne la sens pas vraiment pressée de rejoindre le club, enfin je dis ça pour me rassurer.

Je dois donc prendre cet évènement comme une chance, cette maladie si discrète, tellement timide qu’elle n’ose se manifester, m’aurait sans doute mis en terre ou à terre dans le meilleur des cas si elle n’avait pas été diagnostiquée presque par hasard. Alors je vais apprendre à vivre avec et tenter d’être plus présent à ceux qui comptent pour moi, frôler le pire peut, qui sait, donner la force d’essayer d’être un peu meilleur.

 

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22 mai 2017

Les voisins viennent aux nouvelles, je vois bien malgré l’air compatissant de certains qu’il y a un peu de déception, ça rassure de voir l’autre un peu diminué, un peu vieilli, encore plus que délabré que soi. Mais je ne veux pas leur faire ce plaisir, alors je fanfaronne, je joue le serein, même pas peur, même pas mal. Mes doutes, mes angoisses, je les garde bien au chaud dans ma chambre froide, à l’abri des mots inquisiteurs. Certain veut tout savoir, et comment c’est arrivé, et quels signes avant-coureurs, et si ça fait mal, tu sais c’est juste pour se renseigner, au cas où j’aurais la même chose, ben voyons. Alors je raconte, et je me dis que cela m’évitera d’autres explications près d’autres voisins, celui-ci s’en chargera bien, je n’en doute pas, il saura certainement rajouter des détails de son cru.

Et puis il y a cette voisine, qui parfois fait une promenade avec ma femme, parfois c’est le thé qu’elles prennent ensemble, je ne crois pas qu’un jour elle m’aie vu ou simplement adressé la parole, il me semble que dans son monde je n’existe pas. Et pourtant c’est elle qui vient sonner à la porte c’est elle qui vient prendre de mes nouvelles, et qui me fait la bise, et qui me serre dans ses bras. Et c’est elle que je crois sincère, elle, percluse de douleurs, elle, affligée d’une mauvaise vue, d’un équilibre précaire et d’un macho de mari comme elle le qualifie. Et, devant elle, je raconte, je me raconte tout simplement, sans tricher, en confiance, ce que je fais rarement.

 

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16 mai 2017

J’ai vécu une semaine d’hospitalisation entre perfusions, prises de sang, les heures dans les couloirs en attente d’une IRM ici, d’un scanner là, la valse des brancardiers qui me conduisent d’un bâtiment à l’autre, puis chaque jour la saignée. Mon infirmière référente est plus jeune que les autres, c’est moi qui l’intronise référente, il me semble que j’ai affaire à elle plus qu’à d’autres. Je ne m’en plains pas, son dynamisme et sa simplicité dans les relations me font du bien, son humour me touche aussi, en tout cas il me parle et là aussi me fait du bien tout simplement. Peut-être est-ce moi qui le veut, qui le voit ainsi, mais elle est vraiment attentive à ce que j’éprouve, et quand elle écoute, et elle prend le temps d’écouter sans avoir déjà le tensiomètre ailleurs, elle est vraiment là pour moi, me semble-t-il.

 Un matin, sur un simple menu d’hopital, au verso du potage pas salé et d’un steak qui fût haché, je lui écrirai cela. Je lui écrirai comme j’ai été sensible à sa bonne humeur, non feinte, sa simplicité, sa réelle attention à l’autre. Je lui écrirai comme sa simple présence, son regard m’ont aidé dans ces moments douloureux, cette semaine si particulière où j’ai l’impression d’avoir basculé dans un monde inconnu.

 

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12 mai 2017

Attente

Le temps de l’hôpital n’est pas le nôtre, alors j’attends patiemment les résultats de l’analyse génétique qui confirmeront, ou pas, la maladie dont je suis atteint. Pendant ce temps, ma moelle osseuse, facétieuse et pas paresseuse, s’amuse comme une petite folle à fabriquer à foison des globules rouges qui gambadent joyeux dans mes vieilles artères délétères. J’aère. D’une saignée à l’autre, je patiente ,faisant mon boudin, broyant du noir. J’espère, nonobstant, et je vais bien en attendant.

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11 mai 2017

Mauvais sang

Les maux de tête insupportables, les vomissements, la montée dans l’ambulance, les voisins qui sortent la tête, pour voir qui c’est,  les urgences, brancards partout dans les couloirs, le bruit et le silence des douleurs, les cris, les questions, ma date de naissance inlassablement demandée, les gestes à refaire touchez votre nez, suivez mon doigt, tirez , poussez, serrer, souriez,nan c’est pas tordu, je le sais , j’ai mal, j’ai froid, la perfusion, prise de sang, puis les couloirs, les radios, IRM, scanner, tiens une saignée, on vient voir, c’est pas souvent aux urgences.

Puis plus tard, encore un véhicule qui m’emporte, je me laisse glisser dans la nuit, d’un coup le calme, une chambre enfin, l’infirmière de nuit, une voix qui m’apaise. J’ignore encore ce qui m’est arrivé, je sais juste que je suis toujours là.

C’était il y a huit jours. 

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14 mars 2017

Papy se met au sport.

 

 

J’ai décidé de faire l’achat d’un vélo. Non, aujourd’hui j’ai acheté un vélo. J’ai pris le bus, puis le métro et je me suis retrouvé avec un beau vélo rouge à la main. Oui mais maintenant comment je rentre à la maison ?

Ceci dit, il ne faut pas non plus s’emballer. L’an dernier j’ai acquis un maillot de bain, rouge. Non pas rouge, noir pour mieux mettre en valeur mon corps d’Apollon, un maillot rutilant sur un corps coruscant ça ne tranche pas.

Pour autant, je n’ai toujours pas nagé, alors d’ici que je roule, il y a encore de la marge, d’erreur. Non pas d’erreur, quoique.

Le problème reste entier, me voilà obligé de pédaler de vive voix, enfin je veux dire de concert, vous me suivez ?  Difficilement. J’ai mis le grand plateau. Bref, j’ai fait mes cinq kilomètres du magasin à la maison. On ne m’y reprendra plus. Non mais !

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12 mars 2017

Discours

La salle du Tambour était comble, mon oreille défectueuse, et je ne parle pas de l’autre, me permettait de saisir quelques bribes d’italien autour de moi, il est vrai que la présence d’Ascanio Celestini dans notre petite ville n’avait pas échappée aux connaisseurs. J’avoue qu’avant ce jour, je n’avais jamais entendu parler du «  Discours à la nation » et que le nom de Celestini m’était parfaitement inconnu.

Nous, nous étions là pour voir la classe théâtre du lycée jouer une adaptation de ce Discours à la nation. Plus précisément, nous étions là pour voir notre petite-fille sur scène.  Nous l’avons souvent vue sur les planches depuis ses douze ans, mais la plupart du temps c’était pour le spectacle de fin d’année de la commune et le public, les familles des comédiens en herbe, inconditionnel. Mais depuis qu’elle suit une classe option théâtre, le contenu et le jeu deviennent plus exigeants.  Je l’avoue, ce soir là, j’ai une boule au ventre, sans doute la première fois qu’elle joue devant une salle aussi remplie et avec le privilège d’évoluer devant l’auteur. 

S’il y eut du stress, il ne se manifesta nullement pendant l’heure et demie de représentation et les apprentis-comédiens tinrent dignement leurs rôles, pourtant en échangeant quelques mots avec ma petite-fille juste à sa sortie, elle confirma que toute la troupe était morte de trouille avant de rentrer sur scène, mais le jeu a ensuite fait le reste et la peur s’est vite carapatée. C’était étrange de voir et entendre notre petite Y. aussi à l’aise dans ce texte corrosif et très engagé, le racisme, la bêtise, le pouvoir, la mondialisation  y sont passés à la moulinette par les mots affûtés de Celestini.

Enfin pendant près de deux heures, Celestini a occupé la scène, Celestini, le conteur, le chanteur, la charmeur, l’agitateur et plein d’autres choses encore, le genre de personnage qui nous fait sentir, ou croire, quelques instants, que nous sommes intelligents. 

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06 mars 2017

Famille

C’était le plus jeune de mes cousins. C’est le premier à disparaître. Crise cardiaque, 49 ans, alcool, dépression, chômage, solitude, une vie d’adulte courte et douloureuse. Sur les photos de mon mariage, un petit blond de sept ou huit ans, je ne crois pas l’avoir revu depuis ce jour et je n’avais aucune idée de ce qu’il vivait. Il faut dire que les frères et sœurs de ma mère étaient plus jeunes et que j’ai eu peu de contacts avec ces nombreux cousins, autres enfants sur les photos du mariage.

J’ai accompagné ma maman à ses obsèques, il était le plus jeune des enfants de la petite sœur de ma mère. Je n’avais pas forcément l’intention de faire le déplacement, la carte de visite était déjà dans ma poche quand je suis allé voir mes parents la veille, mais aux regards maternels j’ai compris que je ne pourrai y échapper, je savais que c’était important pour elle, sans doute aussi fallait-il montrer aux autres  que j’étais bien un enfant de la grande famille des B.

Des pleurs, des étreintes, quelques mots de ses grandes sœurs, les gémissements de sa maman, le mutisme hagard de son père. Ces cousins, ces vieux oncles et tantes, ces vagues souvenirs surgis de mon enfance. Une cérémonie triste et brève, quelques diapos aux couleurs passées, déjà, les fantômes d’une enfance heureuse, sans doute. Quelques pétales sur le cercueil, un dernier geste, puis déjà la collation, un souvenir entre pâté et rillettes, un rire avant la tartelette, je ne suis presque plus là, ma famille est ailleurs depuis si longtemps, et je ne crois pas que je renouerai de véritables liens avec la plupart. Tu ne te sens pas un B. m’a dit une fois ma mère, il faut croire que non, je suis trop solitaire sans doute, jamais à la bonne place.    

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15 février 2017

Le patron

 

Il y a un an, le patron patronnait devant sa tété, le regard rigolard, la cigarette au bec, la gapette crâneuse. L’éternelle  salopette complétait la panoplie.  Bien sûr, les mains tremblaient un peu, parfois beaucoup, mais les histoires du passé fusaient lorsqu’il avait son public même si parfois la diction était un peu pâteuse, les mots en gallo incompréhensibles, pour moi en tout cas le gars de la ville. On oubliait ses 95 ans. Pendant ce temps, sa femme, parfois levée dès cinq heures, occupée au jardin dès six heures, s’activait en tout sens, levant par ici un sourcil, jetant par là un regard furibard, ajoutant parfois son grain de sel quand ce n’était pas une bonne pincée de poivre.

Quelques jours plus tard, après une session de travail matutinal au jardin, après une journée pareille à tant d’autres auparavant, sa femme se viderait de son sang en quelques minutes. Une mort brutale que rien ne laissait prévoir tant les choses semblaient immuables, figées dans les habitudes. Mon épouse qui avait visité ses parents la veille, les avaient trouvés égaux à eux-mêmes, à l’aise dans un scénario qui ne paraissait jamais devoir finir.

Aujourd’hui le patron est en maison de retraite. Plus de mégot, plus de casquette, la salopette est définitivement au clou, il git assis dans un fauteuil qui parait trop grand pour lui, le regard est humide désormais, les mains semblent avoir leur vie propre, les histoires sont toujours là mais elles sont définitivement incompréhensibles. Sans ses attributs vestimentaires, le patron a disparu. Nous savons désormais que les autres n’existent plus que dans ses histoires dont on devine qu’elles sont de chasse ou des années d’occupation. Le reste n’existe plus, le présent et le passé copinent allègrement. Il n’a jamais plus eu de mots pour sa femme après avoir dit qu’elle était partie au bourg et jamais revenue. Il cherche parfois sa mère qui l’a précédé il y a bien longtemps dans ce lieu. Il attend, le temps impitoyable le vide petit à petit. 

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