Il y a un an, le patron patronnait devant sa tété, le regard rigolard, la cigarette au bec, la gapette crâneuse. L’éternelle  salopette complétait la panoplie.  Bien sûr, les mains tremblaient un peu, parfois beaucoup, mais les histoires du passé fusaient lorsqu’il avait son public même si parfois la diction était un peu pâteuse, les mots en gallo incompréhensibles, pour moi en tout cas le gars de la ville. On oubliait ses 95 ans. Pendant ce temps, sa femme, parfois levée dès cinq heures, occupée au jardin dès six heures, s’activait en tout sens, levant par ici un sourcil, jetant par là un regard furibard, ajoutant parfois son grain de sel quand ce n’était pas une bonne pincée de poivre.

Quelques jours plus tard, après une session de travail matutinal au jardin, après une journée pareille à tant d’autres auparavant, sa femme se viderait de son sang en quelques minutes. Une mort brutale que rien ne laissait prévoir tant les choses semblaient immuables, figées dans les habitudes. Mon épouse qui avait visité ses parents la veille, les avaient trouvés égaux à eux-mêmes, à l’aise dans un scénario qui ne paraissait jamais devoir finir.

Aujourd’hui le patron est en maison de retraite. Plus de mégot, plus de casquette, la salopette est définitivement au clou, il git assis dans un fauteuil qui parait trop grand pour lui, le regard est humide désormais, les mains semblent avoir leur vie propre, les histoires sont toujours là mais elles sont définitivement incompréhensibles. Sans ses attributs vestimentaires, le patron a disparu. Nous savons désormais que les autres n’existent plus que dans ses histoires dont on devine qu’elles sont de chasse ou des années d’occupation. Le reste n’existe plus, le présent et le passé copinent allègrement. Il n’a jamais plus eu de mots pour sa femme après avoir dit qu’elle était partie au bourg et jamais revenue. Il cherche parfois sa mère qui l’a précédé il y a bien longtemps dans ce lieu. Il attend, le temps impitoyable le vide petit à petit.